13

Wallander pensait à son père et à Rydberg qui reposaient désormais dans le même cimetière ; il ne s’était pas encore endormi lorsque le téléphone sonna. Il s’empara du combiné, de peur que la sonnerie ne réveille Linda. Avec un sentiment d’impuissance croissante, il écouta ce que le policier de garde avait à lui dire. Les informations étaient encore peu nombreuses. La première patrouille n’était pas encore arrivée à l’endroit indiqué par le témoin. Celui-ci pouvait évidemment se tromper. Mais c’était peu probable. Le policier avait eu l’impression d’avoir affaire à un homme très sensé — bien que secoué, évidemment, par ce qu’il avait vu. Wallander dit qu’il partait tout de suite. Il essaya de s’habiller le plus discrètement possible. Mais Linda apparut en chemise de nuit tandis qu’il griffonnait un message à son intention, à la table de la cuisine.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

— On a trouvé un homme mort dans la forêt. Je viens de recevoir l’appel.

Elle secoua la tête, incrédule.

— Tu n’as jamais peur ? demanda-t-elle.

Il la regarda sans comprendre.

— Pourquoi aurais-je peur ?

— Tous ces gens qui meurent.

Il devina plus qu’il ne comprit ce qu’elle essayait d’exprimer.

— Je ne peux pas, répondit-il. C’est mon travail. Quelqu’un doit le faire.

Il promit de revenir à temps pour la conduire à l’aéroport. Il était à peine une heure du matin lorsqu’il prit le volant.

Ce ne fut que sur la route de Marsvinsholm qu’il songea brusquement qu’il pouvait s’agir de Gösta Runfeldt. Il venait de quitter la ville lorsque son téléphone de voiture sonna. C’était le commissariat. L’information était confirmée. Il y avait bien un mort dans la forêt.

— On l’a identifié ? demanda Wallander.

— Apparemment, il n’avait pas de papiers sur lui. Il était même presque nu, d’après ce qu’on nous a dit. Si j’ai bien compris, ce n’est pas joli joli.

Wallander sentit son estomac se nouer. Mais il ne dit rien.

— Ils t’attendent au croisement. Première sortie en direction de Marsvinsholm.

Wallander appuya sur l’accélérateur. Il appréhendait déjà la vision qui l’attendait. Il aperçut la voiture de police de loin et freina. Un policier se tenait au bord de la route. Wallander reconnut Peters. Il baissa sa vitre et lui jeta un regard interrogateur.

— Ce n’est pas beau à voir, dit Peters.

Wallander se douta de ce que cela signifiait. Peters avait beaucoup d’expérience. Il ne se serait pas exprimé ainsi sans raison.

— Il a été identifié ?

— Il est presque nu. Tu verras par toi-même.

— Et l’homme qui l’a trouvé ?

— Il est là.

Peters remonta dans la voiture de police. Wallander le suivit. Ils se trouvaient dans une parcelle de forêt située au sud du château de Marsvinsholm. Le chemin s’arrêtait au milieu d’un site d’exploitation. Peters redescendit de voiture.

— À partir d’ici, il faut marcher, expliqua-t-il.

Wallander prit ses bottes dans le coffre. Peters et son jeune collègue — Wallander le connaissait à peine, il savait juste qu’il s’appelait Bergman — étaient équipés de torches électriques puissantes. Ils s’engagèrent sur le sentier qui montait vers un petit coteau. Ça sentait l’automne. Wallander songea qu’il aurait dû prendre un gros pull. S’il devait passer la nuit dans la forêt, il aurait froid.

— On y est presque, dit Peters.

Wallander comprit que la remarque était destinée à le mettre en garde, à le prévenir de ce qui l’attendait.

Pourtant le choc fut brutal. Les deux torches éclairèrent avec une précision macabre un homme à moitié nu, affaissé et ligoté à un arbre dans un double faisceau de lumière tremblante. Wallander se tenait parfaitement immobile. Un oiseau de nuit cria, tout près de lui. Puis il s’approcha prudemment. Peters l’éclaira pour qu’il puisse voir où il mettait les pieds. La tête de l’homme pendait sur sa poitrine. Wallander s’agenouilla afin de voir son visage. Il lui sembla qu’il savait déjà. Un regard suffit à confirmer son appréhension. Les photos qu’il avait vues dans l’appartement de Runfeldt dataient de quelques années, mais il n’y avait aucun doute possible. Gösta Runfeldt n’était jamais parti pour Nairobi. Au lieu de cela, il lui était arrivé quelque chose dont ils connaissaient maintenant l’épilogue : il était mort, ligoté à un arbre.

Wallander se releva et fit un pas en arrière. Dans sa tête, il n’y avait plus de doute : il existait bien un lien entre Holger Eriksson et Gösta Runfeldt. Le langage du meurtrier était le même. Même si le vocabulaire était différent. Un fossé hérissé de pieux et un arbre. Ce ne pouvait pas être une coïncidence.

Il se tourna vers Peters.

— On n’a pas le choix. Alerte majeure.

Peters hocha la tête. Wallander constata qu’il avait oublié son téléphone portable dans la voiture. Il demanda à Bergman d’aller le chercher, et de prendre aussi la torche électrique dans la boîte à gants.

— Celui qui l’a trouvé, dit-il ensuite. Où est-il ?

La lampe de Peters décrivit un arc de cercle. Un homme en survêtement était assis sur une pierre, la tête entre les mains.

— Il s’appelle Lars Olsson, dit Peters. Il habite une ferme des environs.

— Que faisait-il en pleine nuit dans la forêt ?

— Apparemment, c’est un adepte de la course d’orientation.

Wallander hocha la tête. Peters lui prêta sa torche et il s’approcha de l’homme, qui leva vivement la tête lorsque la lumière l’atteignit. Il était très pâle. Wallander se présenta et s’assit à ses côtés. La pierre était froide. Il frissonna malgré lui.

— C’est donc vous qui l’avez trouvé, commença-t-il.

Lars Olsson lui raconta tout depuis le début. Le mauvais film à la télévision. Ses courses d’entraînement nocturnes. Sa décision de prendre un raccourci. Et la manière dont l’homme avait soudain surgi dans le rayon de lumière de sa lampe.

— Vous avez indiqué une heure très précise, dit Wallander qui se rappelait la conversation téléphonique avec le policier de garde.

— J’ai consulté ma montre, répondit Lars Olsson. C’est une habitude chez moi. Une mauvaise habitude, peut-être. Quand il se passe quelque chose d’important, je regarde ma montre. Si j’avais pu, j’aurais noté l’heure de ma naissance.

Wallander hocha la tête.

— Si je comprends bien, vous courez dans ce coin de la forêt presque tous les soirs. Quand vous vous entraînez de nuit.

— Je suis venu hier. Mais plus tôt dans la soirée. J’ai fait deux tours. D’abord le circuit le plus long. Puis le plus court. La deuxième fois, j’ai pris le raccourci.

— Quelle heure était-il ?

— Entre vingt et une heures trente et vingt-deux heures.

— Et vous n’avez rien vu ?

— Non.

— Aurait-il pu être ligoté à l’arbre sans que vous l’aperceviez ?

Lars Olsson réfléchit. Puis il secoua la tête.

— Je passe toujours devant cet arbre, dit-il. Je l’aurais vu.

Ça fait toujours une question en moins, songea Wallander. Gösta Runfeldt était ailleurs pendant près de trois semaines. Vivant. Le meurtre a eu lieu au cours des dernières vingt-quatre heures.

Wallander n’avait pas d’autres questions. Il se leva. Des faisceaux de lumière trouaient la forêt.

— Laissez votre adresse et votre numéro de téléphone avant de partir, dit-il. Nous vous recontacterons.

— Qui peut faire une chose pareille ? demanda Lars Olsson.

— Je me pose la question, moi aussi, répondit Wallander.

Il se leva. On lui donna sa torche électrique et son portable ; il rendit l’autre torche à Peters, qui s’entretenait avec le commissariat par téléphone pendant que Bergman notait le nom et le numéro de Lars Olsson. Wallander inspira profondément et s’approcha de l’homme ligoté. Il s’étonna, l’espace d’un instant, de ne pas du tout penser à son père, alors qu’il se trouvait à nouveau si près de la mort. Mais au fond de lui, il en connaissait la raison. Il avait vécu cette expérience tant de fois. Les morts n’étaient pas seulement morts. Ils n’avaient plus rien d’humain. Une fois surmontée la première répulsion, c’était comme de s’approcher d’un objet inanimé. Wallander effleura la nuque de Gösta Runfeldt. Il ne s’attendait pas à trouver un reste de chaleur — et, de fait, elle était froide. Il était toujours difficile de déterminer l’heure exacte de la mort, quand celle-ci survenait à l’extérieur, où la température variait sans cesse. Wallander considéra le torse nu du cadavre. La couleur de la peau ne pouvait rien lui apprendre sur le temps qu’il avait passé là. Il n’y avait aucune trace de blessure. Puis il éclaira son cou et aperçut les taches bleues. Elles pouvaient indiquer que Gösta Runfeldt avait été pendu. Wallander examina les cordes. Elles étaient enroulées autour de son corps, des cuisses jusqu’en haut des côtes. Le nœud était de facture simple. Les cordes n’étaient pas très serrées. Ce détail le surprit. Il recula d’un pas et éclaira le corps entier. Puis il fit le tour de l’arbre, en faisant attention à l’endroit où il posait les pieds. Il ne fit qu’un tour. Il espérait que Peters avait transmis l’ordre à Bergman de ne pas piétiner le périmètre du lieu du meurtre. Lars Olsson avait disparu. Peters était toujours au téléphone. Wallander regrettait de ne pas avoir mis un pull plus épais. Il devrait toujours en avoir un, dans sa voiture. En plus des bottes. La nuit serait longue.

Il essaya de se représenter le fil des événements. Les cordes peu serrées l’inquiétaient. Il pensa à Holger Eriksson. Il était possible que le meurtre de Gösta Runfeldt leur donne la solution. La suite de l’enquête les obligerait à tout voir en double, à se tourner toujours dans deux directions à la fois. Mais l’inverse était tout aussi possible. La confusion pouvait augmenter. Le centre pouvait devenir de plus en plus difficile à repérer, le paysage de l’enquête de plus en plus impossible à interpréter.

Wallander éteignit sa torche électrique et réfléchit un instant dans l’obscurité. Peters était encore au téléphone. Bergman se tenait telle une ombre immobile, quelque part à proximité. Gösta Runfeldt était mort, affaissé au-dessus de ses liens peu serrés.

Était-ce un début, un milieu ou une fin ? Fallait-il envisager le pire : un nouveau meurtrier en série ? Un enchaînement de causes et d’effets encore plus difficile à démêler que celui auquel ils avaient été confrontés pendant l’été ? Il n’avait pas de réponse. Il n’en savait rien, tout simplement. Il était trop tôt. Tout était encore trop tôt.

Il entendit des voitures au loin. Peters s’était éloigné pour accueillir les renforts. Il eut une brève pensée pour Linda. Il espérait qu’elle avait pu se rendormir. Quoi qu’il arrive, il la conduirait à l’aéroport au matin. Un chagrin violent le submergea soudain à la pensée de son père mort. De plus, Baiba lui manquait. Et il était fatigué. Il se sentait surmené par le travail. Disparue, la belle énergie qu’il avait eue au retour de Rome. Il ne restait rien.

Il dut rassembler toutes ses forces pour repousser ces pensées sombres. Martinsson et Hansson apparurent sur le sentier, bientôt suivis d’Ann-Britt Höglund et de Nyberg. Venaient ensuite des ambulanciers et des techniciens. Puis Svedberg. Pour finir, un médecin. On aurait dit une caravane hétéroclite égarée dans la forêt. Wallander commença par rassembler ses collaborateurs les plus proches. Un projecteur relié à un groupe électrogène éclairait déjà de sa lumière fantomatique l’homme ligoté au pied de l’arbre. Wallander pensa fugitivement à la vision macabre qui les avait accueillis au bord du fossé, sur les terres de Holger Eriksson. Elle se renouvelait. Le cadre était différent, et pourtant identique. Les scénographies du meurtrier se recoupaient.

— C’est Gösta Runfeldt, dit Wallander. Aucun doute là-dessus. Il va falloir réveiller Vanja Andersson et la faire venir. On n’a pas le choix. On a besoin d’une confirmation officielle de son identité le plus vite possible. Mais on peut le détacher d’abord. Ce n’est pas la peine de lui infliger ce spectacle.

Il leur résuma brièvement le récit de Lars Olsson.

— Sa disparition date de presque trois semaines, poursuivit-il. Mais si je ne me trompe pas complètement, et si Lars Olsson a dit vrai, il est mort depuis moins de vingt-quatre heures. En tout cas, il n’a pas passé plus de temps au pied de cet arbre. Il s’agit donc de savoir où il était auparavant.

Puis il répondit à la question que personne n’avait encore posée. La seule question évidente.

— J’ai du mal à croire à une coïncidence, dit-il. Ce doit être le même meurtrier que nous recherchons dans l’affaire Holger Eriksson. Il nous faut maintenant comprendre ce que ces deux hommes avaient en commun. En fait, ce sont trois enquêtes qui doivent converger à partir de maintenant : Holger Eriksson ; Gösta Runfeldt ; et les deux ensemble.

— Et si nous ne découvrons aucun lien ? demanda Svedberg.

— Nous le trouverons, répondit Wallander sans hésiter. Tôt ou tard. Ces deux meurtres ont été planifiés d’une manière qui exclut un choix de victime arbitraire. Nous n’avons pas affaire à un forcené. Ces deux hommes ont été tués à des fins précises, ou pour des raisons précises.

— On imagine mal que Gösta Runfeldt ait été homosexuel, intervint Martinsson. Il était veuf, père de deux enfants.

— Il était peut-être bisexuel, objecta Wallander. Il est encore trop tôt pour ces questions-là. Nous avons d’autres tâches plus urgentes.

Le cercle se défit. Il ne fallut pas beaucoup de paroles pour organiser la suite du travail. Wallander rejoignit Nyberg, qui attendait que le médecin ait fini.

— Il a frappé de nouveau, dit Nyberg, d’une voix qui trahissait sa fatigue.

— Oui. Et on va devoir bosser encore un moment.

— J’ai décidé hier de prendre quelques semaines de congé. Une fois que nous aurons trouvé qui a tué Holger Eriksson. J’ai pensé aux Canaries. Pas très original, d’accord. Mais au moins, il fait chaud là-bas.

Il était rare que Nyberg aborde un sujet personnel. Wallander comprit que c’était sa façon à lui d’exprimer sa déception — puisque ce voyage risquait d’être indéfiniment repoussé, à présent. Il voyait bien que Nyberg était fatigué, marqué. Sa charge de travail était complètement disproportionnée. Wallander décida d’en parler à Lisa Holgersson le plus vite possible. Ils n’avaient pas le droit de continuer à exploiter Nyberg de cette manière.

Au même instant, il vit que Lisa Holgersson venait d’arriver sur les lieux. Elle s’entretenait avec Hansson et Ann-Britt Höglund.

Pour ses débuts chez nous, on ne peut pas dire qu’elle ait été épargnée, songea Wallander. Avec ce nouveau meurtre, les médias vont devenir fous. Björk ne supportait pas cette pression. On verra si elle réagit mieux que lui.

Wallander savait que le mari de Lisa Holgersson travaillait pour une entreprise internationale d’informatique. Ils avaient deux enfants, maintenant adultes. En arrivant à Ystad, ils avaient acheté une maison à Hedeskoga, au nord de la ville. Mais il n’avait pas encore été chez elle, et n’avait jamais vu son mari. Il se surprit à espérer qu’il était de ceux qui soutiennent leur femme sans réserve. Elle allait en avoir besoin.

Le médecin, qui était agenouillé près du corps, se releva. Wallander l’avait déjà rencontré, mais il ne se souvenait plus de son nom.

— On dirait qu’il a été étranglé, dit-il.

— Pas pendu ?

— Non. Étranglé à deux mains. Ça laisse des marques très différentes d’une corde. On voit bien l’empreinte des pouces.

Un homme fort, pensa fugitivement Wallander. Quelqu’un de bien entraîné. Qui n’hésite pas à tuer à mains nues.

— Depuis combien de temps ? demanda-t-il.

— Impossible à dire. Au cours des dernières vingt-quatre heures, à mon avis. Pas davantage. Il faut attendre le rapport du médecin légiste.

— On peut le détacher ?

— J’ai fini, répondit le médecin.

Ann-Britt Höglund les rejoignit.

— Vanja Andersson est arrivée, dit-elle. Elle attend dans une voiture là-bas.

— Comment a-t-elle pris la nouvelle ? demanda Wallander.

— C’est terrible évidemment d’être réveillée de cette manière. Mais j’ai eu l’impression qu’elle n’était pas étonnée. Elle craignait sans doute qu’il lui soit arrivé le pire.

— Moi aussi, dit Wallander. Je suppose que toi aussi ?

Elle hocha la tête sans répondre.

Nyberg avait défait les cordes. Le corps de Gösta Runfeldt était étendu sur un brancard.

— Allons la chercher, dit Wallander. Après, elle pourra rentrer chez elle.

Vanja Andersson était très pâle. Wallander découvrit qu’elle s’était habillée en noir. Avait-elle préparé ces vêtements à l’avance ? Elle regarda le visage du mort, inspira très vite et hocha la tête.

— Pouvez-vous identifier cet homme comme étant Gösta Runfeldt ? demanda Wallander, en jurant intérieurement devant sa propre maladresse.

— Il est si maigre…,murmura-t-elle.

L’attention de Wallander s’éveilla aussitôt.

— Que voulez-vous dire ?

— Son visage est complètement creusé. Il n’avait pas cette tête-là, il y a trois semaines.

Wallander savait que la mort pouvait transformer la physionomie de quelqu’un de façon spectaculaire. Mais il sentait que Vanja Andersson parlait d’autre chose.

— Vous voulez dire qu’il a perdu du poids depuis la dernière fois que vous l’avez vu ?

— Oui. Il est devenu très maigre.

Wallander comprit que c’était important. Mais il ne savait pas encore comment interpréter cette information.

— Vous n’êtes pas obligée de rester, dit-il. Nous allons vous reconduire chez vous.

Elle lui jeta un regard désemparé, perdu.

— Que vais-je faire de la boutique ? demanda-t-elle. De toutes les fleurs ?

— Demain, vous n’êtes certainement pas obligée d’aller travailler. Commencez par là. Ne pensez pas au-delà de demain pour l’instant.

Elle hocha la tête sans répondre. Ann-Britt Höglund la raccompagna jusqu’à la voiture de police qui devait la ramener chez elle. Wallander pensait à ce qu’elle venait de dire. Gösta Runfeldt disparaît sans laisser de trace pendant près de trois semaines. Lorsqu’on le retrouve, ligoté à un arbre et peut-être étranglé, il est d’une maigreur incompréhensible. Wallander savait ce que cela indiquait : la captivité.

Il se tenait parfaitement immobile et suivait son propre raisonnement avec beaucoup d’attention. La captivité pouvait, elle aussi, être associée à la guerre. Les soldats prenaient des prisonniers.

Il fut interrompu dans ses pensées par l’approche de Lisa Holgersson, qui trébucha sur une pierre et faillit tomber avant d’arriver à sa hauteur. Il pensa qu’il pouvait tout aussi bien la prévenir sans détour de ce qui l’attendait.

— Tu as l’air d’avoir froid, dit-elle.

— J’ai oublié de prendre un gros pull. Il y a des choses qu’on n’apprend jamais, dans la vie.

Elle indiqua d’un signe de tête le brancard qu’on soulevait pour l’emporter vers le fourgon, qui attendait près des autres voitures.

— Qu’en penses-tu ?

— C’est le même homme qui a tué Holger Eriksson. Difficile de penser autre chose.

— Si j’ai bien compris, il a été étranglé.

— D’habitude, dit Wallander, je me méfie des conclusions trop rapides. Mais je peux imaginer la manière dont les choses se sont passées. Il était en vie lorsqu’il a été ligoté à cet arbre. Peut-être évanoui. Mais il a été étranglé ici même, et abandonné sur place. De plus, il n’a pas opposé de résistance.

— Comment le sais-tu ?

— La corde n’était pas serrée. S’il avait voulu, il aurait pu se dégager.

— L’état de la corde ne peut-il pas indiquer précisément le contraire ? objecta-t-elle. Qu’il s’est débattu, qu’il a tenté de résister ?

Bonne question, pensa Wallander. Lisa Holgersson est un vrai policier, aucun doute là-dessus.

— C’est possible, dit-il. Mais je ne le pense pas. À cause d’une réflexion de Vanja Andersson. Elle a dit qu’il était devenu très maigre.

— Je ne vois pas le rapport ?

— Je me dis simplement qu’un amaigrissement rapide doit impliquer une faiblesse grandissante.

Elle comprit.

— Il reste ligoté au pied de l’arbre, poursuivit Wallander. Le meurtrier n’éprouve aucun besoin de masquer son acte. Ni de faire disparaître le corps. Cela rappelle ce qui est arrivé à Holger Eriksson.

— Pourquoi ici ? Pourquoi attacher quelqu’un à un arbre ? Pourquoi cette brutalité ?

— Lorsque nous l’aurons compris, nous saurons peut-être aussi pourquoi tout ceci est arrivé.

— Tu penses à quelque chose ?

— Je pense à beaucoup de choses. Je crois que le mieux que nous puissions faire pour l’instant, c’est de laisser Nyberg et ses hommes travailler en paix. Il est plus important que nous nous retrouvions à Ystad pour faire le point. Cela ne sert à rien de nous épuiser à tourner en rond dans cette forêt. De toute façon, il n’y a rien de plus à voir.

Elle n’avait pas d’objection. À deux heures du matin, ils laissèrent Nyberg et ses techniciens seuls dans la forêt. Il tombait une pluie fine, et le vent s’était levé. Wallander fut le dernier à partir.

Que faisons-nous maintenant ? se demanda-t-il. Comment devons-nous continuer ? Nous n’avons pas de mobile, nous n’avons pas de suspect. Nous n’avons qu’un journal de bord appartenant à un certain Harald Berggren. Un amateur d’oiseaux et un passionné de fleurs ont été tués. Avec une cruauté étudiée. Presque démonstrative.

Il essaya de se souvenir des paroles d’Ann-Britt Höglund. C’était important. Quelque chose à propos de « virilité exacerbée ». Qui l’avait conduit à se représenter de plus en plus un meurtrier au passé militaire. Harald Berggren était un ancien mercenaire. Plus qu’un soldat. Quelqu’un qui ne défendait ni son pays, ni une cause. Un homme qui avait tué en échange d’un salaire mensuel.

Cela nous donne au moins un point de départ, pensa-t-il. Nous devrons nous y tenir jusqu’à nouvel ordre.

Il alla prendre congé de Nyberg.

— Tu veux qu’on recherche quelque chose en particulier ? demanda celui-ci.

— Non. Fais juste attention à tout ce qui pourrait rappeler ce qui est arrivé à Holger Eriksson.

— Je trouve que tout fait penser à Holger Eriksson. Sauf peut-être les pieux de bambou.

— Je veux qu’on fasse venir des chiens à la première heure demain matin.

— Je serai sans doute encore là, fit Nyberg d’un air lugubre.

— Je vais évoquer ta situation avec Lisa.

Il espérait que cela pourrait tenir lieu d’encouragement, au moins symbolique.

— Ça ne servira pas à grand-chose, dit Nyberg.

— En tout cas, ça ne servirait à rien de ne pas le faire.

Wallander s’éloigna sans attendre la réponse.

À trois heures moins le quart, ils étaient rassemblés au commissariat. Wallander arriva le dernier dans la salle de réunion. En voyant les visages gris de fatigue, il comprit qu’il fallait avant tout redonner de l’énergie à l’équipe. Il savait par expérience qu’il venait toujours un moment, au cours d’une enquête, où les réserves de confiance semblaient définitivement épuisées. Sauf que, cette fois, ce moment intervenait particulièrement tôt.

Nous aurions eu besoin d’un automne tranquille, pensa Wallander. Toutes les personnes présentes sont encore marquées par les événements de cet été.

Il s’assit. Hansson lui servit un café.

— Ça ne va pas être facile, commença-t-il. Ce que nous redoutions tous sans le dire s’est produit. Gösta Runfeldt a été tué. Probablement par le même homme qui a tué Holger Eriksson. Nous ne savons pas ce que cela signifie. Par exemple, nous ne savons pas si nous devons nous attendre à d’autres surprises désagréables du même ordre. Nous ne savons pas si cette affaire va prendre la même tournure que ce que nous avons vécu cet été. Je voudrais cependant souligner le danger qu’il y aurait à établir d’autres rapprochements que celui que j’évoquais tout à l’heure, à savoir que c’est vraisemblablement le même homme qui a frappé de nouveau. Pour le reste, il y a beaucoup de différences entre les deux meurtres. Plus de différences que de points communs.

Il marqua une pause pour laisser place à d’éventuels commentaires. Personne ne prit la parole.

— Nous devons continuer à ratisser large, poursuivit-il. Sans présupposés, mais avec détermination. Nous devons retrouver la trace de Harald Berggren. Nous devons comprendre pourquoi Gösta Runfeldt n’est pas parti pour Nairobi. Nous devons comprendre pour quelle raison il a commandé du matériel d’écoute professionnel juste avant de disparaître. Nous devons trouver un lien entre ces deux hommes, qui n’avaient à première vue aucun contact l’un avec l’autre. Dans la mesure où les victimes n’ont pas été choisies au hasard, ce lien existe nécessairement.

Cette fois encore, personne ne fit de commentaire. Wallander décida que le mieux était de mettre un terme à la réunion. Le plus urgent, dans l’immédiat, c’était que tous prennent quelques heures de repos. Ils se réuniraient à nouveau au matin.

Ils se séparèrent rapidement, dès que Wallander eut fini de parler.

Dehors, la pluie et le vent avaient augmenté d’intensité. En traversant le parking jusqu’à sa voiture, Wallander pensa à Nyberg et à ses techniciens. Mais aussi à ce qu’avait dit Vanja Andersson.

Que Gösta Runfeldt avait beaucoup maigri au cours de ces trois semaines d’absence.

Wallander savait que c’était important.

Il avait du mal à envisager une autre explication que la captivité.

La question était seulement de savoir où il avait été détenu.

Pourquoi ? Et par qui ?

La Cinquième Femme
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